16 mai 2015

En Passant

J'ai mis un petit moment à rédiger cet article, car je cherchais un extrait de poème à placer en introduction, mais en vain. Je me suis dit que cela ferait plus sérieux ; après tout, il est de coutume de débuter les mémoires et autres travaux universitaires par une citation, et bien souvent, la poésie sied si bien aux parfums !
Mais bien qu'il existe pléthore de poèmes tous aussi beaux les uns que les autres, aucun ne convient à ce que je recherche. Il y aurait bien Louis Aragon et son magnifique Gazel au fond de la nuit, mais il évoque une jacinthe ; or, ce n'est absolument pas de cette fleur dont je vais parler aujourd'hui.
(ah et l'on me signale que Jean-Jacques Goldman a intitulé l'un de ses albums "En Passant", mais malgré tout le respect qui lui est du, je préfère éviter, non merci.)

Source : Life in a Cold Climate

C'était un mercredi après-midi, où je flânais dans Bordeaux, un peu désœuvrée, désireuse de tomber sur un nouveau coup de cœur parfumé. Bien que nous ne possédions pas autant de choix que sur Paris, et bien que l'on puisse compter le nombre de jolies parfumeries sur les doigts d'une main, on a tout de même un meilleur choix que quelques années auparavant. Et bien que l'Artisan Parfumeur, devenu entre temps Penhaligon's, ait récemment fermé les portes de sa jolie boutique située place Gambetta, juste à côté de chez Hermès, il nous reste pas mal de très beaux endroits où laisser traîner le nez.
Parmi eux, la Parfumerie de l'Opéra, petite boutique située dans l'un des quartiers les plus chics de Bordeaux. Ce jour-là, j'avais simplement envie de sentir à nouveau tous les Frédéric Malle, car je ne me souvenais pas vraiment de tous ; je n'avais aucune intention de faire un achat, juste me rafraîchir la mémoire. Sur touche, En Passant et Dans Tes Bras m'ont, ce jour-là, plus interpellée que les autres (et puis j'avais un peu honte de ne pas avoir encore essayé Dans Tes Bras sur peau pour être tout à fait honnête), et j'ai donc quitté la boutique avec chacun d'entre eux sur les poignets.
Le temps d'aller prendre mon thé du mercredi, et l'idée avait fait son chemin, insidieusement - et quelques heures plus tard, je prenais mon bus en serrant dans ma main un petit sac orange avec mon butin à l'intérieur.

Pourquoi pas Dans Tes Bras ? Sur peau justement, il ne m'a pas tant plu que ça. Pas sur la mienne, en tous cas.
Mais En Passant... Il m'a frappée de plein fouet. Moi qui voulais un vrai beau lilas depuis si longtemps, il m'était impossible de résister. Et surtout, aujourd'hui encore, j'ignore comment j'ai pu passer à côté pendant tout ce temps.

Le lilas fait partie de ces fleurs qui me rendent inexplicablement rêveuse. Lorsque je passe à côté d'un lilas en fleurs, j'ai l'impression qu'autour de moi un cocon se tisse, et que je flotte sur un petit nuage ; lorsqu'il y a du lilas autour, rien de négatif ne peut arriver. Je lui trouve de l'innocence, de la poésie ; c'est un peu comme tomber amoureux, encore et encore.
En Passant me semble pensé comme une promenade durant laquelle l'on tombe nez-à-nez (et c'est le cas de le dire) sur un lilas en pleine floraison, au pied duquel l'on s'arrête un instant pour admirer ses fleurs mauves ou blanches, pour humer son parfum réconfortant, avant de reprendre le cours de notre ballade. Ainsi, le fait que sa tenue ne soit pas extraordinaire (généralement pas plus de trois heures pour moi pour les notes lilas) ajoute à cet effet de "passage".
Le parfum débute sur des notes incroyablement réalistes ; sachant que le lilas est une fleur muette, c'est-à-dire qu'on ne peut en extraire de parfum contrairement à, par exemple, la rose ou la fleur d'oranger, sa reconstitution n'en est que plus saisissante. On perçoit le velouté des pétales, la couleur des grappes, et même le vent qui vient doucement les agiter. Les notes vertes, fleuries, font également un peu penser au muguet.
La composition est soutenue par de l'absolu de concombre. Bien qu'il s'agisse d'une légume que je déteste au point d'en avoir la nausée rien que d'y penser, son utilisation cosmétique me plaît beaucoup plus - je pense notamment à la crème Sisley qui est absolument divine, mais aussi au flacon d'extrait de plante que je possède dans mon placard et qui ne me révulse pas. J'ignore ce que cela apporte à l'ensemble - des facettes végétales, certes, avec peut-être un côté "aquatique", comme la rosée du matin, mais heureusement, on ne décèle pas le concombre râpé avec autant de précision que le lilas.
Et au fur et à mesure de son évolution, le parfum de la fleur s'évanouit, comme si l'on tournait au coin de la rue et que l'on ne percevait presque plus son sillage. Reste un fond légèrement poudré, presque râpeux, sans la moindre note animale, ambrée, boisée ou cuirée - et je n'avais rien senti de si purement fleuri, végétal, depuis bien longtemps.

Sortir son flacon dans les transports en commun bondés, saturés d'odeurs diverses et variées, de bruits de conversations, de klaxons, de musique écoutées à un niveau sonore un peu trop élevé, puis se parfumer discrètement, légèrement, juste en-dessous de son écharpe, étole ou que sais-je, puis plonger le bas de son visage dans l'étoffe fraîchement imbibée de fragrance, est un bonheur sans nom. Vous voyez la réclame où cette jeune femme s'évade en croquant du chocolat Kinder dans un train ? Et bien c'est tout à fait ça. En mille fois mieux.

Source : Tina Stanciu

Chez soi, on peut tout à fait compléter avec le cierge Les Lilas de chez dyptique, qui est absolument divin, même sans ouvrir l'emballage, ou bien le gel douche du Petit Marseillais qui, pour une fois, ont plutôt visé juste (je ne sais pas s'il existe encore cependant).
En Passant, c'est un peu comme un poème, et c'est l'un de mes plus gros coups de cœur.


En Passant (2000), composé par Olivia Giacobetti pour Frédéric Malle.

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