16 mai 2015

En Passant

J'ai mis un petit moment à rédiger cet article, car je cherchais un extrait de poème à placer en introduction, mais en vain. Je me suis dit que cela ferait plus sérieux ; après tout, il est de coutume de débuter les mémoires et autres travaux universitaires par une citation, et bien souvent, la poésie sied si bien aux parfums !
Mais bien qu'il existe pléthore de poèmes tous aussi beaux les uns que les autres, aucun ne convient à ce que je recherche. Il y aurait bien Louis Aragon et son magnifique Gazel au fond de la nuit, mais il évoque une jacinthe ; or, ce n'est absolument pas de cette fleur dont je vais parler aujourd'hui.
(ah et l'on me signale que Jean-Jacques Goldman a intitulé l'un de ses albums "En Passant", mais malgré tout le respect qui lui est du, je préfère éviter, non merci.)

Source : Life in a Cold Climate

C'était un mercredi après-midi, où je flânais dans Bordeaux, un peu désœuvrée, désireuse de tomber sur un nouveau coup de cœur parfumé. Bien que nous ne possédions pas autant de choix que sur Paris, et bien que l'on puisse compter le nombre de jolies parfumeries sur les doigts d'une main, on a tout de même un meilleur choix que quelques années auparavant. Et bien que l'Artisan Parfumeur, devenu entre temps Penhaligon's, ait récemment fermé les portes de sa jolie boutique située place Gambetta, juste à côté de chez Hermès, il nous reste pas mal de très beaux endroits où laisser traîner le nez.
Parmi eux, la Parfumerie de l'Opéra, petite boutique située dans l'un des quartiers les plus chics de Bordeaux. Ce jour-là, j'avais simplement envie de sentir à nouveau tous les Frédéric Malle, car je ne me souvenais pas vraiment de tous ; je n'avais aucune intention de faire un achat, juste me rafraîchir la mémoire. Sur touche, En Passant et Dans Tes Bras m'ont, ce jour-là, plus interpellée que les autres (et puis j'avais un peu honte de ne pas avoir encore essayé Dans Tes Bras sur peau pour être tout à fait honnête), et j'ai donc quitté la boutique avec chacun d'entre eux sur les poignets.
Le temps d'aller prendre mon thé du mercredi, et l'idée avait fait son chemin, insidieusement - et quelques heures plus tard, je prenais mon bus en serrant dans ma main un petit sac orange avec mon butin à l'intérieur.

Pourquoi pas Dans Tes Bras ? Sur peau justement, il ne m'a pas tant plu que ça. Pas sur la mienne, en tous cas.
Mais En Passant... Il m'a frappée de plein fouet. Moi qui voulais un vrai beau lilas depuis si longtemps, il m'était impossible de résister. Et surtout, aujourd'hui encore, j'ignore comment j'ai pu passer à côté pendant tout ce temps.

Le lilas fait partie de ces fleurs qui me rendent inexplicablement rêveuse. Lorsque je passe à côté d'un lilas en fleurs, j'ai l'impression qu'autour de moi un cocon se tisse, et que je flotte sur un petit nuage ; lorsqu'il y a du lilas autour, rien de négatif ne peut arriver. Je lui trouve de l'innocence, de la poésie ; c'est un peu comme tomber amoureux, encore et encore.
En Passant me semble pensé comme une promenade durant laquelle l'on tombe nez-à-nez (et c'est le cas de le dire) sur un lilas en pleine floraison, au pied duquel l'on s'arrête un instant pour admirer ses fleurs mauves ou blanches, pour humer son parfum réconfortant, avant de reprendre le cours de notre ballade. Ainsi, le fait que sa tenue ne soit pas extraordinaire (généralement pas plus de trois heures pour moi pour les notes lilas) ajoute à cet effet de "passage".
Le parfum débute sur des notes incroyablement réalistes ; sachant que le lilas est une fleur muette, c'est-à-dire qu'on ne peut en extraire de parfum contrairement à, par exemple, la rose ou la fleur d'oranger, sa reconstitution n'en est que plus saisissante. On perçoit le velouté des pétales, la couleur des grappes, et même le vent qui vient doucement les agiter. Les notes vertes, fleuries, font également un peu penser au muguet.
La composition est soutenue par de l'absolu de concombre. Bien qu'il s'agisse d'une légume que je déteste au point d'en avoir la nausée rien que d'y penser, son utilisation cosmétique me plaît beaucoup plus - je pense notamment à la crème Sisley qui est absolument divine, mais aussi au flacon d'extrait de plante que je possède dans mon placard et qui ne me révulse pas. J'ignore ce que cela apporte à l'ensemble - des facettes végétales, certes, avec peut-être un côté "aquatique", comme la rosée du matin, mais heureusement, on ne décèle pas le concombre râpé avec autant de précision que le lilas.
Et au fur et à mesure de son évolution, le parfum de la fleur s'évanouit, comme si l'on tournait au coin de la rue et que l'on ne percevait presque plus son sillage. Reste un fond légèrement poudré, presque râpeux, sans la moindre note animale, ambrée, boisée ou cuirée - et je n'avais rien senti de si purement fleuri, végétal, depuis bien longtemps.

Sortir son flacon dans les transports en commun bondés, saturés d'odeurs diverses et variées, de bruits de conversations, de klaxons, de musique écoutées à un niveau sonore un peu trop élevé, puis se parfumer discrètement, légèrement, juste en-dessous de son écharpe, étole ou que sais-je, puis plonger le bas de son visage dans l'étoffe fraîchement imbibée de fragrance, est un bonheur sans nom. Vous voyez la réclame où cette jeune femme s'évade en croquant du chocolat Kinder dans un train ? Et bien c'est tout à fait ça. En mille fois mieux.

Source : Tina Stanciu

Chez soi, on peut tout à fait compléter avec le cierge Les Lilas de chez dyptique, qui est absolument divin, même sans ouvrir l'emballage, ou bien le gel douche du Petit Marseillais qui, pour une fois, ont plutôt visé juste (je ne sais pas s'il existe encore cependant).
En Passant, c'est un peu comme un poème, et c'est l'un de mes plus gros coups de cœur.


En Passant (2000), composé par Olivia Giacobetti pour Frédéric Malle.

19 avr. 2015

Le Jardin de Monsieur Li

De Jean-Claude Ellena, je ne connais pas grand-chose. Je possède deux de ses livres, mais je n'ai toujours pas pris le temps de les lire. Ainsi, j'ignore si, dans sa vie, il a connu une certaine affinité avec l'Extrême-Orient ; mais quel que soit ce rapport, son travail est, en mon sens, le plus juste en matière d'orientalisme, et pas seulement en matière de parfums.
J'avais déjà parlé d'orientalisme lorsque j'avais abordé le cas de Samsara ; on avait alors un parfum opulent, qui correspondait aux critères que la plupart des gens se sont d'un parfum dit "oriental". Soyons bien clairs, je ne dis pas cela péjorativement ; on se trouve toujours, à un moment ou à un autre, parmi les "gens", le "commun des mortels", et personne n'est spécialiste d'absolument tous les sujets. Par exemple, j'ai très peu de connaissances en automobile, et je serais encline à user de "clichés", c'est-à-dire de choses que j'entends souvent dire et que j'ai donc facilement assimilé dans mon esprit. C'est quelque chose de normal, mais il est vrai que si l'on se renseigne un tant soit peu, on peut en éviter certains.
Bref, l'orientalisme est, rappellons-le, une vision fantasmée de l'Orient, de ses richesses et de tout ce qui fait son opulence. Cependant, lorsque l'on pense à la culture "traditionnelle" extrême-orientale (chinoise, coréenne et japonaise, donc), on pense généralement au zen, aux temples, à du vert, des fleurs aux couleurs pastel, à quelques notes de erhu ou de shamisen. Et puis, bien évidemment, aux jardins.

Jean-Claude Ellena. Source


Ces derniers sont d'ailleurs un thème récurrent dans le travail d'Ellena pour Hermès ; chacune des fragrances de la collection des Jardins est comme un tableau, ou plutôt une aquarelle, d'un endroit donné à un moment spécifique. Et c'est aussi le cas de sa toute dernière création, Le Jardin de Monsieur Li.
Si cela évoque un nom chinois, c'est tout à fait normal ; comme je le disais, l'Extrême-Orient tient une place toute particulière dans son univers. Et sa vision me paraît plus juste - j'entends par là qu'elle me touche bien plus que les sempiternelles fleurs de cerisier sur fond de thé vert. Il y a beaucoup de douceur, de mélancolie et de nostalgie, un peu comme quelqu'un qui ne vit que pour y retourner, revoir ces paysages verts de campagne, ces vieilles femmes courbées et ridées, et ces nombreux détails que l'on ne peut espérer rencontrer aux côtés d'un tour operator. C'est très subtil, et personnel également, je peine à mettre des mots dessus ; et il suffit de respirer quelques vapeurs d'Osmanthe Yunnan, de Rose Ikebana ou d'Iris Ukiyoe pour se rendre compte qu'il y a un petit quelque chose de moins convenu que de tels noms laisseraient entendre.
En bref, cet univers-ci me parle, me raconte des histoires que j'ai vécues, que je vivrai un jour, et résonnent en moi de façon aussi familière qu'un verre de liqueur de prune.

Généralement, avec les Jardins d'Hermès, on s'attend avec des notes vertes, et donc plutôt terre-à-terre, sans vouloir faire de jeu de mots. Cependant, le Jardin de Monsieur Li est un peu différent. Rien qu'au nom, on peut s'imaginer aisément un jardin à la sino-japonaise, avec arbustes taillés, ponts rouges, carpes et tout le tralala, avec, au fond, assis en tailleur, un petit vieux à la Pai Mei dans Kill Bill. Et bien non, en fait, c'est un peu différent.

Pai Mei. Source

Car dès les premières notes, on nage en plein rêve. Une sensation un peu plus aquatique (et donc moins "verte"), qui ferait presque penser à une des Eaux de Hermès. C'est un jardin au petit matin, alors que la brume dépose sur les kumquats - à vrai dire je n'en ai jamais goûté, mais partout il est mentionné ce petit agrume au goût tranchant et acide. Ici, personne en tenue de soie en train de faire de la calligraphie assis sur une pierre, personne pour préparer du thé dans la petite maison pas très loin ; on est seul, pieds nus dans la mousse fraîche, et on n'entend rien d'autre que le clapotis de l'eau du petit bassin non loin, le léger bruissement des feuilles, et quelques gazouillis d'oiseaux qui viennent à peine de s'éveiller. L'instant n'est en aucun cas troublé par quelque note terreuse, animale, cuirée ; et si je devais donner une couleur à ce parfum, ce serait le fameux bleu-vert asiatique, couleur déjà bien connue des amateurs de thé (c'est celle du Wulong, ou Oolong). Dans de nombreuses langues de ce continent, en effet, on ne fait traditionnellement nulle différence entre le bleu et le vert, et voici quelques exemples. On flotte donc, entre le vert des feuillages et le bleu (supposé) de l'eau, le tout mélangé par les teintes grises de la brume qui flotte ; et à nos pieds, la mousse, elle-même, n'est pas tout à fait verte.
On est dans un paysage onirique, et Jean-Claude Ellena le dit lui-même :
"Je me suis souvenu de l’odeur des bassins, de l’odeur du jasmin, de l’odeur des pierres mouillées, de celle des pruniers, des kumquats et des bambous géants. Tout était là, et même, dans leur étang, des carpes qui prenaient le temps de devenir centenaires." (source)
Il y a beaucoup de douceur, de lenteur, effectivement ; le jasmin se dévoile à peine, les agrumes n'osent pas mûrir. Ce n'est pas le parfum que l'on choisit le matin à la va-vite ; plutôt celui vers lequel on va se tourner pour déguster une tasse de thé, en n'écoutant rien d'autre que le silence, ou bien pour se promener dans un jardin, à la faveur de la fraîcheur de la matinée, ou bien de la fin de journée.

Une autre évocation des jardins dans une collection existe chez le Palais des Thés, avec des infusions inspirées de jardins du monde entier. Voici un extrait de ce que le fondateur de la maison, François-Xavier Delmas, disait à ce sujet, et qui, à mon sens, colle également au Jardin de Monsieur Li :
"En promenade dans un jardin, on est en immersion totale dans un univers. On déambule sans but, l'esprit vagabonde, nos sens sont immergés par tout ce qu'offre le jardin : formes, couleurs, effluves, sons...
C'est un monde en perpétuel mouvement : un bourgeon éclot, une rose se fane. Le jardin évolue avec le temps, les saisons et le climat. Dans un jardin, il faut accepter ce que la nature nous offre au moment présent. Ainsi, chaque promenade révèle de nouvelles découvertes." (source : magazine Bruits de Palais, n°65, septembre 2014)
Et alors que monsieur Delmas fait mention d'un perpétuel mouvement cyclique, le Jardin créé par monsieur Ellena semble suspendu hors de l'emprise du temps, comme dans un rêve, presque insaisissable, duquel on peut se réveiller à tout moment.
Car, disons-le franchement : la tenue est bof. Généralement, je ne le sens plus au bout de deux ou trois heures, ce qui est relativement léger. C'est un peu frustrant, mais étrangement, ce côté fugace reste cohérent. 

Et cette évanescence, cette poussée de nostalgie, n'est sans doute pas étrangère au fait qu'il s'agisse ici du dernier travail de monsieur Ellena pour Hermès - mais, espérons-le, pas le dernier tout court, il nous manquerait bien trop.

Et pour terminer, je vous laisse avec les visuels interactifs créés à l'occasion de la sortie du parfum, afin de prolonger un peu cette immersion onirique. Bon voyage !


Le Jardin de Monsieur Li (2015), composé par Jean-Claude Ellena pour la maison Hermès.

11 avr. 2015

Parfum, étymologie et vocabulaire

Avril ! Le mois charnière pour quiconque a entamé des études universitaires, car les partiels et devoirs qui tombent ce mois-ci sont décisifs pour l'année entière ! Ainsi, la bibliothèque universitaire où je travaille est remplie d'étudiants complètement stressés, les bras chargés de livres, l’œil hagard à la recherche du dernier dictionnaire empruntable pour le devoir du lendemain matin... Et à vrai dire, rien de tout cela ne me fait penser que je suis censée être dans la même situation. Que j'ai deux-trois dossiers à commencer d'ici la fin du mois. Mais bon, il est autrement plus plaisant de regarder des séries débiles à la télé, de passer des soirées à créer des playlists sur son ordinateur ou d'aller boire du vin chez des amis (j'entretiens le mythe bordelais).
Du coup, pour me donner un semblant de bonne conscience, j'ai décidé de faire ma maligne sur mon blog, et d'exploiter un peu ces longues années d'études pour vous parler étymologie !

Rudolf Ernst, Potpourri - source

L'étymologie, donc, est la science qui étudie l'origine des mots. Ce mot lui-même vient d'un terme grec signifiant "sens véritable" ; lorsque l'on est amené à étudier des langues (étrangères ou non d'ailleurs), il y a forcément un moment où l'on en vient à s'intéresser au sens des mots, à leur origine, pour mieux les comprendre et ainsi mieux les appréhender - ou bien juste par curiosité ; par exemple, connaître l'étymologie du terme "ornithorynque" permet de savoir l'écrire correctement.
Bien entendu, l'étymologie n'est pas passionnante au seul sujet des animaux ; et pour être honnête, glisser deux ou trois étymologies dans l'introduction d'une dissertation fait toujours plus sérieux, et prouve que vous maîtrisez votre sujet !

Source
D'ailleurs, le sujet qui nous intéresse - moi, qui rédige ce blog, et vous, qui avez la gentillesse de le visiter - c'est le parfum. Je suppose que la grande majorité des passionnés de parfums sait déjà d'où vient ce terme, mais peut-être que ce n'est pas votre cas, alors mettons les pendules à l'heure ! Précisons toutefois que je risque de beaucoup me répéter, utiliser le mot "parfum" plusieurs fois dans une même phrase, mais c'est uniquement pour être certaine d'être concise, et non parce que je suis manique. Je préfère préciser, au cas où.
Le sens même du terme "parfum" renvoie à l'histoire même du parfum. Il provient de deux termes latins : "per", signifiant "par" ou "à travers", et "fume", de "fumare", fumer. En traduisant, on obtient quelque chose comme "par la fumée", "ce qui se propage à travers la fumée". Il faut savoir, en effet, que dans de nombreuses proto-religions ou croyances primitives, il était courant de brûler des herbes et plantes aromatiques à des fins principalement divinatoires, et ce bien avant l'utilisation de l'encens, matière encore et toujours utilisée dans de nombreuses religions - l'encens est d'ailleurs l'un des présents que portent les Rois Mages au petit Jésus, c'est dire l'importance de cette matière !

(Sources : le Wiktionnaire, l'inévitable Wikipédia, et puis l'Académie d'Orléans-Tours !)


Le rapport entre parfum et religieux est donc, comme nous venons de le voir brièvement (parce que cela mériterait des chapitres entiers), particulièrement ancien. Et si le mot "parfum" vient des pratiques religieuses, il est un système d'écriture qui connaît le contraire... et c'est ce dont je brûlais d'envie de parler !

Note : ce qui suit est basé sur un travail universitaire rendu l'an dernier, et est donc le fruit de recherches tout à fait sérieuses.

Je vais donc désormais aborder le cas des sinogrammes. Il s'agit des caractères employés en chinois mandarin, mais également en japonais, où ils ont une place primordiale, et aussi en coréen, bien que leur usage tend à disparaître. Sachant que, parmi les trois langues que je viens de citer, seul le mandarin utilise les sinogrammes uniquement ; si vous souhaitez savoir comment fonctionne le système japonais (assez casse-pieds à apprendre, je le reconnais), n'hésitez pas à visiter cette page ; quant au système d'écriture coréen, ou hangeul, son histoire est assez bien expliquée par ici.

Les sinogrammes (du grec sino-, Chine, et gramma, caractère d'écriture), sont apparus dès 1500 avant notre ère. Leur usage n'était alors pas seulement fonctionnel, et n'avait pas encore pour but de transcrire le langage chinois et de le diffuser, mais cela servait à communiquer entre le divin et le commun des mortels.
En effet, on tend à désigner l'ensemble de ces caractères comme des idéogrammes, représentant des concepts généralement assez abstraits, comme par exemple le caractère  zhōng qui désigne le milieu (si votre ordinateur ne prend pas les caractères asiatiques en charge, pas de soucis, en cliquant sur le lien s'ouvre une page où figure le caractère sous forme d'images - ce site est par ailleurs fantastique, je vous le conseille si vous étudiez le chinois) ; mais on trouve aussi des pictogrammes, qui, eux, représentent des choses concrètes, telle que   qui désigne l'arbre.
Et comme si cela n'était pas assez compliqué, la grande majorité de ces caractères sont composites, réunissant plusieurs idéogrammes ou pictogrammes en un seul - généralement deux, mais parfois plus. On parle alors de logogrammes ; au sein de l'un d'entre eux, on retrouve un caractère dit "principal", désigné comme "clé", et qui est celui qui peut aider à deviner, sinon le sens, au moins le champ lexical. Par exemple, le terme , composé d'une part du caractère qui figure l'eau, et d'autre part de qui désigne le souffle, signifie « vapeur » ; le sens peut ainsi en être déduit en connaissant déjà les deux termes.
C'est d'ailleurs un peu la même chose qu'avec l'étymologie ; si l'on tombe sur un mot que l'on ne connaît pas, et si on le décompose, on peut tenter d'en deviner le sens originel - et plus particulièrement dans les domaines scientifiques.

Ce qui nous amène au terme dont je voulais parler :  qui, en chinois, se lit shén, et en japonais, kami ou shin. Il s'agit d'un mot dont l'importance dans le paysage religieux extrême-oriental est primordiale, et plus particulièrement au Japon : le fameux shintoïsme !


On peut observer qu'il est composé de deux caractères. Le premier est , et représente les tablettes divinatoires dont se servaient les chamanes chinois de l'âge de bronze chinois (deuxième et premier millénaires avant notre ère). Le second nous intéresse un peu plus : il s'agit de  et, bien que celui-ci ressemble plus à une tablette que le premier (n'oublions pas que ça a été stylisée au cours des siècles !), provient d'un pictogramme représentant des volutes de fumée – sans doute celles qui se dégageaient de l'encens brûlé durant les cérémonies, l'usage de l'encens en Chine étant répandu depuis le néolithique. J'ai extrait du site de caractères chinois l'image ci-contre, qui représentait ces fameuses volutes de fumées telles que retrouvées sur les inscriptions oraculaires gravées dans les ossements ou les carapaces de tortues - les Chinois, à l'époque, pratiquaient la scapulomancie, et la page Wikipédia à ce sujet présente une reproduction de carapace gravée, sur laquelle les férus de sinogrammes peuvent en reconnaître quelques-uns !


Il est donc assez incroyable de voir que ces mêmes volutes parfumées, issues toutes deux de pratiques religieuses ancestrales, ont inspirés deux termes qui, finalement, ne sont pas si opposés ! La corrélation entre religieux et parfum perdure encore de nos jours ; au Japon, l'on brûle des bâtonnets d'encens par dizaines dans les temples, et l'encensoir liturgique est encore utilisé dans les célébrations de culte, en particulier catholique et orthodoxe. Bien évidemment, de très nombreuses autres religions placent l'olfactif à un niveau important, mais je n'ai cité ici que ce que je connaissais.
L'explication est assez évidente ; la fumée qui s'élève au ciel permet aux fidèles de communiquer avec le divin, situé quasi-universellement au-dessus de nos têtes (même dans les courants les plus récents tels que le pastafarisme, où le Dieu vénéré est un plat de spaghettis... volant !)

Le sujet est tellement vaste que je pourrais écrire à ce sujet encore et encore, et ceci n'est qu'une sorte d'introduction ! Du coup, existe-t-il d'autres exemples de caractères parfumés ? Oh que oui ! (et veuillez m'excuser de ne pas lier les termes contenant plus d'un caractère !)

L'évidence même : . Se lit xiāng en mandarin, kaori ou en japonais, ou encore hyang en coréen, il ne signifie qu'une seule et même chose : encens. Bien que désignant à l'origine  les résines produites à partir de bois naturellement parfumés, comme le santal ou le bois d'agar, ce caractère désigne désormais, par extension, toute forme de parfum.
Calligraphie - source
Ainsi, bien entendu, on le retrouve dans pas mal de termes ayant un rapport avec l'odorifère. Ainsi, le terme exact pour le parfum en flacon tel que nous l'utilisons quotidiennement est 香水 (chin. xiāngshuǐ, jap. kōsui), littérallement "eau parfumée". Pour le bâtonnet d'encens, le terme générique en japonais est 線香 senkō, et c'est celui que vous lisez généralement sur les emballages d'encens que vous achèterez dans le commerce ; quant à 焼香 shōkō, il s'agit d'un terme bien particulier qui désigne l'encens que l'on brûle dans les temples bouddhistes.
Quelques plantes odorifères portent également ce joli caractère ; on a ainsi le santal, qui s’orthographie 香木 (xiāngmù en chinois, kōboku en japonais). Bien que s'appliquant au même genre de bois que le santal en français, cela signifie littéralement "arbre parfumé" et, visiblement, peut s'appliquer à tout arbre dont l'écorce ou la résine peut être utilisée pour ses vertus olfactives.

Et comment ne pas évoquer une tradition japonaise très ancienne, et qui a largement de quoi fasciner de nombreux perfumistas : le kōdō ! Littéralement "voie du parfum" (cela s'écrit 香道) il s'agit d'un art allant de pair avec la cérémonie du thé et celle de l'arrangement floral (l'ikebana, ce terme ne doit pas être inconnu des amateurs de la maison Hermès !), et qui consiste à savoir apprécier le charme du parfum, mais de façon beaucoup plus codifiée que de simplement tremper une mouillette dans un flacon et d'en deviner la composition. Cet art doit ses lettres de noblesse au seigneur Ashikaga Yoshimasa (la page est en japonais, mais c'est pour que vous puissiez voir à quoi il ressemblait), qui a vécu au XVème siècle, et à qui l'on doit également le célèbre Pavillon d'Argent, situé à Kyōto. Tout l'intérêt de cette discipline réside dans le fait que l'on "écoute" les odeurs plutôt qu'on ne les sent ! J'en reparlerai dans un prochain article, mais la page Wikipédia qui y est consacré vous en donne un petit aperçu, ainsi que la liste des fameux "goûts" japonais.

Enfin, ce caractère, toujours le même, vous l'avez sans doute peut-être déjà entraperçu une fois dans votre vie, car c'est l'un des deux caractères qui compose le nom de Hong Kong (Xiānggǎng) ! Les caractères 香港 signifient littéralement "port aux parfums" ; cela pourrait venir du fait que Hong Kong était, avant les années 1800 et les guerres de l'opium, l'un des principaux ports asiatiques, et c'est par là que transitaient toutes sortes de matières premières à destination ou en provenance d'un peu partout en Asie - les perles, les soieries, mais aussi les fameux bois parfumés qui ne poussaient pas au Japon par exemple, en particulier le fameux bois d'agar, à en croire les recherches de ces personnes (attention, les caractères chinois ne sont pas translittérés !).

Bâtonnets d'encens dans un temple bouddhiste - source

L'étymologie est une science passionnante, de par le fait que l'on peut découvrir des corrélations entre toutes sortes de choses au fur et à mesure de nos recherches. Elle permet également de se rendre compte que certains phénomènes linguistiques trouvent leurs racines dans des traditions et pratiques très anciennes, et ce dans des cultures qui n'ont pourtant pas forcément été en contact.

Le lien entre parfum et religieux est quasiment universel dans toutes les proto-religions, et cela s'en ressent dans les termes que l'on emploie.
J'espère que ce texte vous aura intéressés ; il peut paraître long pour les non-initiés, mais ces sujets pourraient être largement développés - mais nous ne sommes ni dans un mémoire de master, ni dans un résumé de thèse (pour l'instant !), donc il est important de faire concis !

J'ai disséminé mes sources tout au long de l'article, mais voici des ouvrages dont je me suis également servie (je vous donne des liens avec les notices bibliographiques complètes, déformation professionnelle oblige..!) :


Si vous avez des questions, remarques, commentaires ou propositions de financement de thèse, n'hésitez pas à vous manifester ! Et on se retrouve la prochaine fois avec plus de parfum, promis !

(OH ! et celui ou celle qui me retrouve le meme avec les Rois Mages que je cherche en vain depuis plusieurs jours pour remplacer celui plus haut, je lui offre du thé - ou toute ma reconnaissance éternelle, ce qui revient au même !)

27 mars 2015

Les Mortels : La Vierge de Fer

Mars touche à sa fin, le printemps est officiellement là, et nous passons même à l'heure d'été ce week-end : il est donc grand temps de mettre un terme à cette série des Mortels ! Cependant, cela ne sera pas un point final, car un nouveau Mortel pourrait très bien voir le jour un de ces quatre (je viens de vérifier au cas où, mais le petit nouveau, La Religieuse, fait partie des Fleurs Sans Cueillette).

Pour la Vierge de Fer, il y a une sacré différence. Premièrement, sa disponibilité, puisqu'il n'existe qu'en flacon de table, et donc dans la ligne dite exclusive - que l'on peut certes acheter en ligne, mais si on souhaite d'abord le sentir, qu'on vit en province et qu'on a pas de copain perfumista ou autre ami dévoué en région parisienne, on l'a dans le baba. (bon certes, c'est désormais le cas également pour la Tubéreuse criminelle, mais on peut toujours la trouver dans deux-trois boutiques, comme cela fut mon cas.)
Deuxièmement, et il s'agit là d'une raison purement personnelle, c'est celui des quatre que je connais le moins, car je n'en possède pas (encore) de flacon. Explications.
Lorsque je suis allée le découvrir aux salons du Palais-Royal, je n'ai pas tout à fait été emballée ; j'ai eu simplement l'impression d'une grosse poire juteuse, un peu décevante. De plus, les quelques bribes que j'en avais lu avant (un peu comme avec les séries télé, j'essaie de ne pas me faire spoiler lors de la sortie d'un nouveau Lutens, donc je lis parcimonieusement avant d'avoir le temps de me faire mon propre avis !) m'ont paru être du même avis que le mien ; j'ai donc glissé la touche avec d'autres au milieu d'un bouquin au hasard, puis je n'y ai plus repensé, concentrant mon énergie sur d'autres parfums.
Puis un jour, la fameuse touche parfumée me tombe des mains alors que j'ouvre le livre dans lequel elle était rangée, et, après avoir senti à nouveau, j'ai eu envie de lui laisser une seconde chance, car quelque chose m'interpellait. Je l'ai donc senti à nouveau au Palais-Royal, sur peau cette fois, et la Vierge de Fer m'a alors semblé plus agréable que la première fois. Du coup, j'ai fini par commander un décant pour me faire une meilleure idée, et cette idée, c'est ce que je vais développer juste après.

Car d'abord, pourquoi un tel nom ?
Rien à voir, en effet, avec une Marie qui, telle Jeanne d'Arc, aurait pris les armes afin de venger son fils crucifié. En vrai, la vierge de fer est un instrument de torture moyennâgeux : particulièrement sordide, il consiste en une sorte de sarcophage doté de pointes en métal, servant à transpercer la victime placée à l'intérieur au fur et à mesure que l'on referme le dispositif. La légende veut que la célèbre Élisabeth Báthory en aurait fait usage sur certaines de ses nombreuses victimes ; mais, à ce que j'ai pu en lire, l'existence même de la vierge de fer et son utilisation sont sujettes à caution.
Ci-dessus, une image du film Sleepy Hollow, réalisé par Tim Burton, où la vierge de fer joue un rôle important - et j'ai choisi de parler vite fait de Burton à la fois de par l'ambiance de ses œuvres de l'époque, qui, à vrai dire, sied assez bien à l'univers Lutens, et aussi parce que j'ai été un peu choquée en le voyant en couverture du magazine japonais Aera : l'auriez-vous aussi reconnu
La vierge de fer donc, en tant qu'instrument de torture, fascine et inspire : Tim Burton, Serge Lutens, mais également le groupe britannique Iron Maiden, dont le nom est tout bonnement la version anglaise de la vierge de fer. Je suis pas hyper hyper fan, mais je vous laisse tout de même Hallowed Be Thy Name, The Number Of The Beast (que pour le coup j'aime vraiment pas mais on peut pas passer à côté), et puis, tant qu'on est à parler du rapport entre metal et parfum, un petit Metallica, nom qu'a porté un Guerlain il y a quinze ans, devenu par la suite Metalys. Parce que Metallica, j'aime beaucoup. Et que dans Metalys, il y a "lys", ce qui nous permet d'embrayer avec la pièce maîtresse de de la Vierge de Fer !

Dans les épisodes précédents, j'avais d'abord parlé de la fleur-star avant d'évoquer le parfum en lui-même, et chez notre Vierge, la fleur revendiquée est le lys.
Il en existe plusieurs variétés, dont je ne connais pas les différences exactes ; ce que nous désignons sous le terme de "lys"sont des fleurs de la famille des Liliaceae, dans laquelle on retrouve d'autres habituées de la parfumerie, comme la jacinthe, le muguet ou le narcisse, mais également, dans un registre moins poétique, l'oignon, l'ail, l’échalote, le poireau ou les asperges. Les lys sont généralement ornés de magnifiques tépales blancs (ce n'est pas une faute de frappe !), mais pas toujours : ainsi, le lys doré, symbole du peuple bosniaque, est, comme son nom l'indique, d'une teinte jaune-orangée. Son parfum est délicat et en même temps assez entêtant, assez proche du jasmin.
Fleur évoquée dans la Bible (cf. le Cantique des Cantiques, qui cause pas mal odeurs et sexualité, et qui, est, de facto, un texte magnifique), elle est le symbole de la pureté, et en particulier celui de la Vierge Marie. Lys, pureté, vierge... vous me suivez ?

Source - j'ai un peu déliré sur la taille de l'image, mais elle est tellement jolie !

Serge Lutens n'en est pas à son premier essai avec le lys (oooh, regardez, dans la description officielle il parle de la Vierge, tout se recoupe !), mais nous avons à faire à une interprétation différente - encore heureux ! Le lys de la Vierge de Fer vient ouvrir la composition, avec un aspect rond, ensoleillé ; on devine presque les gouttelettes de rosée scintiller sur les tépales (j'en profite, ce terme ne s'utilise pas au quotidien !). Il est maintenu par des notes fruitées - la fameuse grosse poire juteuse dont je parlais au début, et qui, sur peau, ne fait que soutenir les aspects les plus fruités de la fleur, ce qui évite de se retrouver avec une salade de fruits sur la peau.
Puis, doucement, lentement, le lys s'entoure d'autres fleurs avec lesquelles il s'accorde ma foi assez bien - du jasmin, de la rose, sans doute, mais je n'en suis pas certaine. Puis le soleil se couche, toujours aussi lentement, et le lys s'endort - ou plutôt s'encanaille, car je le trouve bien trop épicé pour une fleur censée être virginale. Mais on reste loin du poivre de Vitriol d’œillet.
Alors certes, la Vierge de Fer a de quoi en décevoir plus d'un. Dans la gamme des Mortels, c'est sans nul doute le moins "méchant". Mais, à cause de son nom, on s'attendrait plutôt à un lys crado, taché de sang, parsemé de notes froides et métalliques ; or, cela ne me semble pas du tout le cas. Bien évidemment, en faisant deux-trois recherches pour illustrer cet article, je suis tombée sur des conneries du style "'c'est un parfum froid, énigmatique, mystérieux, tout comme son créateur hihihi" ; alors ouais certes, y'a peut-être un petit moment où le lys est un peu plus froid que le reste du temps, mais ce n'est pas parce qu'un parfum contient le mot "fer" dedans que ça va forcément être "froid" (sauf pour L'Eau Froide, mais chut). C'est Lulu, donc tout prendre au pied de la lettre avec lui, hein...

Source - avec d'autres jolies photos de parfums Lutens dans l'article !

Donc, pour résumer : la Vierge de Fer est un bon gros lys avec de la poire, plus proche de Nuit de Cellophane que des autres Mortels, qui fait un peu la gueule sur touche, mais qui s'en sort beaucoup, beaucoup mieux sur (ma) peau.
Il a une très bonne tenue, et un assez bon sillage ; ah et là, je viens d'en pulvériser par erreur par-dessus du Vierges et Toreros, d'Etat Libre d'Orange, dont je surveillais l'évolution, et les deux ensemble, c'est magique ; cela apporte au lys beaucoup de profondeur, le salit un peu, et pour le coup, l'image d'une suppliciée est bien plus évidente. Promis, j'ai même pas fait exprès !


Allez, je vais vous faire une confidence : je rédige souvent mes articles en ayant un plan en tête. Déformation professionnelle, sans doute, mais cela me permet de dire tout ce que je souhaite dire sans trop m'éparpiller, et c'est aussi sans doute plus agréable à lire. Et pour cet article-ci, j'ai été à deux doigts d'annoncer mon plan en introduction. Un jour, je pense le faire.
D'ailleurs, celui-ci a été très plaisant à rédiger ; autant Vitriol d’œillet était un peu pénible avec ce œ (que je me suis pas emmerdée à faire en majuscules d'ailleurs), ici, j'avais souvent tendance à éluder le I de la Vierge, et ça me faisait ricaner à chaque fois. VOILA j'ai fait ma blague graveleuse sans la faire !


J'espère en tous cas que vous avez autant apprécié me lire que j'ai aimé rédiger ; je me sens un peu frustrée de ne pas pouvoir parler de De Profundis dans ce contexte, car, outre son nom, il aurait vraiment bien sa place dans les Mortels. 
(et ça, c'était pour l'ouverture qu'on nous conseille souvent d'intégrer au sein d'une conclusion.)

Je vous souhaite un très beau printemps, et à très vite pour de nouveaux articles !



La Vierge de Fer (2013), composé par Christopher Sheldrake pour Serge Lutens.

20 mars 2015

Les Mortels : Vitriol d'Oeillet

Les températures continuent de grimper doucement (puis de baisser, puis de remonter, etc.) mais je continue mes Lutens hivernaux !
Je ne me souviens plus exactement dans quelles circonstances j'ai réellement découvert Vitriol d'Œillet. C'est l'un des parfums que porte ma tante, qu'elle alterne généralement avec La Petite Robe Noire et qui, bien que les deux fragrances soient très différentes l'une de l'autre, lui vont tout aussi bien. Et puis, une conseillère, aux Galeries Lafayette, m'avait confié avoir été particulièrement marquée par la campagne de lancement du parfum, qui mettait en scène un cercueil recouvert d’œillets - mais malheureusement, je n'arrive pas à dénicher la moindre photo de cet événement, et j'en appelle donc à nouveau aux bonnes âmes qui seraient à même d'éclairer ma lanterne !

Source


Car l’œillet est, il est vrai, une fleur qui peut rappeler la mort et les funérailles. Pas autant que le chrysanthème, certes, mais l’œillet reste, dans de nombreuses cultures, une fleur de prédilection pour tout ce qui est mortuaire. Ainsi, selon Wikipédia, le blanc sert à créer les couronnes que l'on dépose sur les cercueils, tandis qu'en Turquie, c'est le rouge qui symbolise la mort.
Mais l’œillet a également d'autres connotations bien moins morbides ; tout comme le chrysanthème qui, en Asie, représente la longévité (il s'agit même de la fleur emblématique de l'empereur japonais), l’œillet ne sert pas simplement au décorum mortuaire, et il est difficile de ne pas faire le lien entre œillet et dandysme, et Oscar Wilde qui en portait à sa boutonnière.
Oh, et avant d'embrayer sur autre chose, les détails techniques au sujet de la fleur : il en existe bien entendu plusieurs variétés en dehors de l’œillet que nous connaissons, notamment le fameux œillet d'Inde, mais toutes appartiennent au genre Dianthus, qui signifie "fleur des dieux" (et par "dieux", on entend ici Zeus et ses comparses du mont Olympe). Et "dianthus", c'est un bien joli terme, ne trouvez-vous pas !

Je disais donc qu'il y avait un rapport entre œillet et dandysme. Cependant, je ne m'épancherai pas là-dessus, ne connaissant que très peu cet univers et n'ayant que moyennement envie de m'y intéresser - pour être honnête, en ce moment, je suis en pleine histoire de la théologie et autres choses hyper techniques, alors j'ai pas le temps d'aller feuilleter autre chose que Wikipédia, quelle mauvaise chercheuse je fais ! Mais, si je rassemble mes maigres connaissances en la matière, je peux simplement dire que les dandys étaient, et sont, des personnes qui aiment se démarquer, mais avec beaucoup d'élégance. Et Vitriol d'Œillet est un parfum qui semble tout à fait correspondre !
Car, pour ceux pour qui cela importe VRAIMENT, Vitriol d'Œillet est totalement mixte - peut-être un tantinet plus masculin, mais est-ce que cela est important ? Non.
Donc, la fragrance s'ouvre sur un départ très poivré, qui sied beaucoup à l’œillet, que l'on perçoit plutôt en filigrane, dans un premier temps. Je pourrais très bien signaler que ce départ peut incommoder les personnes à l'odorat sensible / les collègues de bureau / les autres passagers dans le bus / etc., mais comme il s'agit l'un Lutens, c'est une précaution tout à fait inutile, car avec lui, la discrétion est rarement de mise - et tant mieux !
Un œillet poivré, donc, et plus hivernal que printanier pour moi. Rapidement, les notes presque savonneuses de l’œillet viennent prendre le dessus, mais le poivre reste présent et lui apporte beaucoup de profondeur, ne laissant jamais ressortir une quelconque note un peu verte - et c'est ça qui, en mon sens, fait que Vitriol d'Œillet convienne bien à une saison où la nature est en berne ! Il y a un côté terriblement "vintage", presque poussiéreux, dans cet oeillet plus proche des vieux bouquins que des champs de fleurs et des gentils animaux - ainsi, en comparaison, l'Oeillet Sauvage de chez l'Artisan semble presque "cui-cui les p'tits zoiseaux" (attention, je dis bien "en comparaison", car l'un et l'autre sont de très beaux parfums !). Et en plus, dès qu'ils s'agit de vieux bouquins, moi...
Et le côté "vitriol" dans tout cela ? Et bien justement, il y a quelque chose dans ce départ qui a tout de même évolué, qui fait penser à quelque chose d'un peu dangereux, qui pourrait presque mettre mal à l'aise si le parfum s'arrêtait là. Comme je ne regarde pas la pyramide olfactive* afin de ne pas tricher (bah oui, sinon ça m'influence forcément et mon ressenti s'en voit altéré), je n'arrive pas à savoir ce dont il s'agit. Des fleurs ? D'autres épices ? Un machin qui finit par -ol et que je ne connais pas ? (pour info, je ne suis pas allée renifler de vitriol pour comparer)
Donc bien entendu, cela ne s'arrête pas là, et des notes lactées/boisées (ça dépend des jours) viennent atténuer le côté vitriol, pour ne garder que l’œillet de vieux beau, que lesdites notes tendent toutefois à rajeunir. C'est un tout petit peu le même schéma que dans Tubéreuse criminelle et d'autres Lutens de la même trempe : un départ qui hurle, qui intrigue, qui met à l'aise, et une évolution qui calme le jeu sans dénaturer les notes premières.

Tiens, vous ai-je parlé de la couleur du jus ? Parce que je pourrais écrire des paragraphes entiers à son sujet, tellement elle me plaît. Un violet profond, foncé, qui pourrait rappeler du poison, en quelque sorte - mais, selon la lumière, il sait se faire plus lumineux, plus à l'image d'un parfum "avec des fleurs dedans". Mais de mon côté, je préfère le violet foncé, il ressort harmonieusement sur le fond sombre devant lequel il trône chez moi.

Source : Musque-Moi


Et Dieu que cet article fut compliqué à terminer - oh, toutes ces ligatures que mon côté psychorigide ne pouvait se permettre de laisser passer !
Il est désormais évident de deviner duquel je vais parler la semaine prochaine, mais j'espère toutefois en avoir autant à dire à son sujet que pour Vitriol d'Œillet ! 


* ce qui signifie que je suis capable, sans m'en rendre compte, de raconter un immense tissu de conneries de temps en temps, et oui !


Vitriol d'Œillet (2011), composé par Christopher Sheldrake pour Serge Lutens.